Une soirée, une révélation : le début d’une histoire d’État
Ce soir-là, Valentine Oberti, journaliste, prend la parole. Si elle est là, c’est pour révéler une histoire qui la concerne, mais qui touche aussi la France entière. Deux mois plus tôt, elle a été convoquée par la DGSI, la police du renseignement intérieur. La raison ? Son enquête sur les ventes d’armes françaises à l’Arabie Saoudite et aux Émirats arabes unis, des pays engagés dans la guerre au Yémen, théâtre d’une crise humanitaire majeure.
À la rentrée 2018, Valentine récupère un document classé “confidentiel défense”, un rapport de la Direction du Renseignement Militaire. Ce document va bouleverser la version officielle du gouvernement français et révéler un mensonge d’État.
La France, l’Arabie Saoudite et la guerre au Yémen : une alliance embarrassante
Depuis 2008, l’Arabie Saoudite est le deuxième plus gros acheteur d’armes françaises. Pourtant, ce pays est accusé par l’ONU de crimes de guerre au Yémen, où des dizaines de milliers de civils ont péri. Malgré les protestations, Paris continue de vendre des armes à la coalition menée par Riyad.
Les responsables politiques français, dont Emmanuel Macron et la ministre des Armées Florence Parly, affirment que ces ventes sont “strictement encadrées” et soumises à des critères rigoureux, censés garantir que les armes ne soient pas utilisées contre des civils. Mais la réalité est bien différente, comme le prouvent les documents obtenus par Valentine Oberti.
Le document qui accuse: chars Leclerc, canons Caesar et mensonge d’État
Le rapport confidentiel récupéré par Valentine Oberti détaille la présence de chars Leclerc, canons Caesar, Mirage 2000-9, radars Cobra, blindés Aravis, hélicoptères Cougar et Dauphin vendus par la France et utilisés par la coalition saoudienne au Yémen. Près de 430 000 civils yéménites seraient sous le feu de ces armes françaises.
Ce document contredit frontalement les déclarations du gouvernement, qui assure ne pas savoir où vont ses armes ou qu’elles ne servent pas contre des civils. Lorsqu’elle tente d’interroger la ministre Florence Parly, Valentine se heurte à un mur de silence, de malaise et de menaces voilées.
La pression politique et la censure: quand l’État veut faire taire l’enquête
Après la découverte du document, la pression s’intensifie. La Délégation à l’information et à la communication de la Défense (DICOD) menace Valentine, son rédacteur en chef et l’animateur Yann Barthès de cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende s’ils publient ou transmettent le rapport. La DGSI convoque la journaliste, le ministère de la Défense fait pression sur la rédaction, et le sujet est finalement censuré à la télévision.
Malgré tout, Valentine Oberti tient bon. Elle choisit de publier son enquête dans Disclose, média indépendant, le 15 avril 2019. L’affaire éclate, reprise par toute la presse, et met en lumière le rôle des lanceurs d’alerte dans la démocratie.
Un dîner présidentiel avec un meurtrier qui scandalise la France et la profession journalistique
Le président Emmanuel Macron a reçu, le jeudi 28 juillet, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, reconnu comme le commanditaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, tué le 2 octobre 2018 au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Cette visite officielle a été vécue comme une véritable provocation par les défenseurs de la liberté de la presse et de la liberté d’expression.
Pour le Syndicat national des Journalistes (SNJ), cette réception constitue une honte pour la France, patrie des droits de l’Homme, et une insulte à tous ses citoyens. Deux ONG ont d’ailleurs déposé plainte contre Mohammed ben Salmane pour complicité de torture et de disparition forcée, en lien direct avec l’assassinat de Jamal Khashoggi, l’une d’elles, DAWN, ayant même été fondée par le journaliste assassiné. Le SNJ, attaché à la défense des libertés démocratiques, appelle journalistes et citoyens à exprimer leur indignation face à ce qu’il considère comme une coupable complicité de réhabilitation, que rien ne saurait justifier.
La défense du gouvernement : “Nous assumons, mais…”
Interrogé à plusieurs reprises, Emmanuel Macron déclare “assumer totalement” la vente d’armes à l’Arabie Saoudite, au nom de la lutte contre le terrorisme et des alliances stratégiques. Il affirme avoir reçu la garantie que les armes françaises ne sont pas utilisées contre des civils, grâce à un comité d’exportation renforcé.
Pourtant, des ONG et des experts contestent cette version. Amnesty International rappelle que la France reste le deuxième fournisseur d’armes de Riyad et que les rapports officiels montrent des livraisons massives, malgré les risques de crimes de guerre.
Une histoire de courage, de vérité et de démocratie
L’histoire de Valentine Oberti est celle d’une journaliste qui, au nom de l’intérêt général, a bravé les pressions pour révéler une vérité dérangeante: la France, malgré ses discours, continue de vendre des armes à des pays accusés de crimes de guerre. Cette affaire pose la question de la place de l’éthique, de la transparence et de la liberté d’informer dans notre démocratie.