Des ondes et des vaches mortes

Vaches qui meurent, hélicos d’EDF et lignes à haute tension: l’enquête explosive que personne ne veut vraiment lancer…

Pourquoi les ondes inquiètent les éleveurs

Dans plusieurs fermes françaises, la même scène se répète. Un éleveur observe ses vaches sous une ligne à haute tension. Les animaux refusent d’avancer, reniflent le sol, reculent sans raison apparente. Des veaux meurent la nuit, comme étouffés, alors que les analyses sanitaires ne montrent ni virus, ni bactérie.

Pour ces agriculteurs, le point commun saute aux yeux : la proximité de champs électromagnétiques. Lignes haute tension, transformateurs, antennes relais, parfois parcs éoliens. Leur témoignage rejoint d’autres affaires médiatisées, comme celle de l’élevage de Noyal‑Pontivy ou de Saint‑Herbot, déjà racontées dans des reportages de
France Télévisions.

Dans le documentaire dont ce texte s’inspire, plusieurs familles expliquent qu’elles ont tout essayé. Vétérinaires, nutritionnistes, experts en bâtiments. Malgré cela, les troubles continuent. Douleurs, fatigue, maux de tête chez les humains. Surmortalité, infertilité, comportements aberrants chez les animaux. Certains finissent par consulter le professeur Belpomme, connu pour ses travaux sur l’électrohypersensibilité. Il diagnostique une sensibilité aux ondes chez plusieurs membres de la famille et lâche une phrase brutale :
“Pour survivre, il faudrait partir.”

Partir reste pourtant impossible pour beaucoup. On ne déménage pas une exploitation comme un studio. Les bâtiments, le foncier, le troupeau, tous les investissements sont là. Pendant ce temps, les autorités répètent que les champs électromagnétiques sont “dans les normes” et que les liens ne sont pas prouvés. Entre ce discours rassurant et la réalité du terrain, un fossé grandit. C’est dans ce fossé que vont surgir l’idée de complot, la colère, mais aussi une longue bataille politique.

Pour sortir du face‑à‑face stérile, certains décident de monter au niveau national. Ils vont frapper à la porte des ministères, des agences, des grandes entreprises d’énergie. L’histoire bascule alors d’un drame rural à une affaire qui touche l’État, EDF, et tout un système de gestion des risques.

Ministère, EDF et GPSE : enquête ou gestion de crise ?

Un ministre interpellé et un hélicoptère EDF

Quand Louis Le Pensec devient ministre de l’Agriculture à la fin des années 1990, il connaît déjà le sujet. Élu du Finistère, il a vu remonter des dossiers d’élevages frappés par des “anomalies” sous des lignes à haute tension. Des paysans comme Serge Prouvoux et Jean‑Yves Puiland profitent de sa nomination. Ils viennent à Paris, accompagnés de militants de la Confédération paysanne, avec dossiers et photos sous le bras.

Le ministre écoute et reconnaît “un souci” récurrent dans certaines zones. Il décide alors de mandater deux ingénieurs de son ministère pour une mission de terrain. Leur feuille de route est claire : visiter plusieurs exploitations touchées, dont celles de Puiland, d’un éleveur porcin d’Ille‑et‑Vilaine et de Prouvoux dans la Manche. Cette mission aurait pu passer inaperçue. Pourtant, un détail la fait entrer dans la légende militante : un hélicoptère EDF suit le cortège toute la journée, du Finistère au Sud‑Manche.

Ce ballet aérien marque les esprits. Les paysans y voient une forme de pression, voire de surveillance. EDF, de son côté, présente souvent ces vols comme de simples inspections de lignes. Le symbole reste fort. Il nourrit l’idée que les grands acteurs de l’énergie surveillent de très près tout ce qui touche à l’image des lignes haute tension. En parallèle, l’ONG
Robin des Toits
documente déjà depuis des années les batailles autour des antennes et des champs électromagnétiques.

Le GPSE, compromis utile ou soupape de sécurité ?

À l’issue de la mission, un rapport officiel reconnaît des “anomalies” dans les élevages situés sous des lignes à haute tension. Dans la foulée, le ministère crée le GPSE, le Groupe permanent pour la sécurité électrique dans les élevages. Sa mission officielle : évaluer et réduire les risques liés à l’électricité dans les fermes. Autour de la table, on retrouve EDF, RTE, des vétérinaires, des scientifiques de l’INRA, l’École vétérinaire de Maisons‑Alfort, la FNSEA, la Confédération paysanne, des chambres d’agriculture. Les éleveurs victimes obtiennent finalement deux sièges, après un bras de fer.

Le ministère choisit François Gallouin pour présider ce groupe. Vétérinaire et neurophysiologiste, il affiche un profil rassurant. Dans plusieurs interviews, il développe un discours précis. Selon lui, les lignes à haute tension n’ont pas d’effet direct sur les animaux. En revanche, elles peuvent induire des courants parasites dans le sol. La vache, pieds nus sur un sol humide, ressent ces tensions alors que l’éleveur, isolé par ses bottes, ne sent rien. Il explique qu’on peut mesurer ces courants avec des appareils adaptés, puis corriger les défauts de terre ou de câblage.

Cette position reconnaît enfin une partie des problèmes évoqués par les paysans. Les “courants vagabonds” deviennent un sujet légitime. Des interventions techniques ont lieu, des défauts sont corrigés, des indemnisations arrivent parfois. En parallèle, des campagnes de communication rappellent que les installations doivent respecter des normes strictes. Le message officiel se veut rassurant: les ondes seraient maîtrisées, à condition d’entretenir correctement le réseau.

Malgré ces avancées, de nombreux trous restent dans le filet. Des éleveurs racontent que, même après les corrections, leurs animaux restent nerveux dans certaines zones. D’autres continuent de perdre des veaux sans explication. Certains vétérinaires parlent de profils biologiques “totalement aberrants” sans pathogène identifié. D’un autre côté, la littérature scientifique internationale sur les champs électromagnétiques demeure prudente, comme le montrent les dossiers synthétiques de l’
ANSES.

À ce stade, personne ne peut dire honnêtement que tout est clair. Le GPSE constitue un progrès par rapport au déni total. Il n’épuise pourtant pas le sujet. Dans le même temps, un autre front s’ouvre ailleurs : celui des parcs éoliens et des fermes qui les entourent.

Parcs éoliens, géobiologie et mystère de Nozay

Nozay : énergie propre, vaches en souffrance

Nozay se trouve à une quarantaine de kilomètres de Nantes. Ce coin de Loire‑Atlantique aurait pu rester un simple paysage de bocage. L’installation d’un parc éolien change pourtant la donne. Quelques années après la mise en route des machines, plusieurs éleveurs racontent une série d’événements troublants. Muriel et Didier Potiron voient leurs vaches changer de comportement. Une autre éleveuse, Céline Bouven, observe des troubles similaires dans son troupeau.

Les médias s’emparent du dossier. Des reportages de Ouest‑France ou de France Bleu relatent des années de combat. Depuis 2012, une dizaine d’expertises s’enchaînent. Cabinets privés, vétérinaires, ingénieurs mandatés par l’État. Tous constatent des anomalies, mais aucun ne tranche définitivement sur la responsabilité des éoliennes. Les conclusions se terminent souvent par des formules du type :
“Lien causal non établi avec certitude.”

Pour les animaux, la nuance scientifique ne change rien. Ils ne savent pas ce qu’est une éolienne. Ils ne lisent pas les études. Pourtant, ils modifient leur comportement. Ils refusent certains couloirs, se figent sur des lignes invisibles, reniflent des zones précises du sol. Ce décalage alimente l’idée que quelque chose échappe aux modèles habituels, sans pour autant prouver un complot organisé.

La géobiologie, entre “ésotérisme” et observations de terrain

Dans ce contexte, certains éleveurs se tournent vers la géobiologie. Cette discipline s’intéresse aux failles géologiques, aux nappes souterraines, aux réseaux telluriques, et à la façon dont tout cela pourrait influence le vivant. En France, elle n’a aucun statut officiel. Beaucoup de scientifiques la rejettent d’emblée. Malgré cela, des géobiologues interviennent depuis des décennies, surtout en Bretagne et dans l’Ouest.

Le documentaire montre un géobiologue à l’œuvre. Il marche dans les bâtiments, s’arrête à certains endroits, décrit une compression dans le corps, une sorte de “frisson” qui lui signale une zone perturbée. Les éleveurs confirment que, précisément là, ils ont connu des séries de morts de veaux. Ils expliquent qu’ils n’osent plus mettre d’animaux sur cette zone. Dès qu’ils déplacent les veaux ailleurs, la situation s’améliore. Ces constats ne constituent pas une preuve mathématique, mais ils interpellent.

L’expert explique ensuite son hypothèse. Selon lui, certaines zones du sol portent déjà une perturbation naturelle, liée à des failles ou des passages d’eau. Quand on y injecte du courant ou des fréquences, cette perturbation s’active. Une éolienne implantée sur une faille agirait comme une aiguille d’acupuncture plantée dans un point sensible. Le mât vibrerait, le son circulerait, et la faille entrerait en résonance sur plusieurs centaines de mètres, parfois jusqu’à un kilomètre ou deux.

Les autorités sanitaires restent très prudentes sur ce type d’explication. L’ANSES a publié en 2017 un rapport sur les éoliennes et la santé humaine. Ce document évoque le bruit, les infrasons, les effets psychologiques, mais il conclut qu’aucun lien causal robuste n’est démontré avec les pathologies graves. Concernant les animaux, les données restent encore plus limitées. Dans le documentaire, la réalisatrice explique avoir sollicité plusieurs fois l’ANSES pour évoquer les cas de Nozay. Ses mails et appels seraient restés sans réponse.

Cette absence de dialogue nourrit la méfiance. Les géobiologues, de leur côté, revendiquent un grand nombre d’interventions. Ils citent des fermes où les maux de tête disparaissent après certaines corrections, où des taux de cellules dans le lait chutent. Ils reconnaissent que leurs méthodes ne cadrent pas avec la démarche scientifique classique. Ils demandent toutefois qu’on ne confonde pas “pas encore expliqué” et “n’existe pas”.

Entre ces deux mondes, les éleveurs se retrouvent une nouvelle fois au milieu. Ils entendent les experts leur dire que tout est “dans les limites”. Ils voient leurs vaches renifler toujours le même coin du sol, ou éviter systématiquement une zone sous la ligne à haute tension. Ils lisent des études, reçoivent des rapports, mais continuent de vivre au quotidien avec des phénomènes que personne n’assume vraiment.

Système, complot et questions à se poser

vaches mortes ondes ai

À force de se heurter à des réponses partielles, certains parlent de complot. Le mot surgit souvent dans les discussions. Il traduit un sentiment d’injustice : les grandes entreprises de l’énergie et les autorités semblent protéger leurs intérêts avant de protéger les paysans. Dans le même temps, des décennies d’histoires autour de l’amiante, de certains pesticides ou des perturbateurs endocriniens ont montré que des lobbys savent parfois étouffer des signaux d’alerte, comme l’ont documenté des ouvrages tels que “Notre poison quotidien”.

 

Pourtant, tout ranger sous l’étiquette “complot” ne rend pas justice à la complexité de cette affaire. On peut aussi la voir comme un système. Dans un système, chacun joue son rôle. EDF sécurise son réseau. Les industriels des éoliennes défendent la transition énergétique. Les agences veulent des preuves solides avant de recommander des mesures coûteuses. Les chercheurs avancent à petits pas, en fonction des moyens disponibles. Les agriculteurs, eux, font face aux effets réels sur le terrain.

Cette histoire met aussi en lumière les limites de la science quand elle se confronte à des phénomènes très complexes. Mélanger géologie, électricité, biologie, comportement animal et facteurs psychologiques demande du temps. Les agences comme l’
ANSES
le reconnaissent elles‑mêmes dans leurs rapports: certains effets restent incertains ou difficiles à mesurer. Admettre cette incertitude ne signifie pas que tout est dangereux. Cela rappelle simplement que l’absence de preuve n’est pas toujours la preuve de l’absence.

Au‑delà des chiffres et des rapports, une autre dimension traverse ce récit : celle de la solidarité. Dès les années 1990, des associations se sont créées pour soutenir des éleveurs au bord du gouffre. Des comités citoyens ont aidé des familles à tenir face à la pression financière et psychologique. Sans ces réseaux, certains auraient probablement abandonné leurs démarches, voire leur vie. C’est grâce à eux que des groupes comme le GPSE ont dû intégrer la parole des victimes dans leurs discussions techniques.

L’histoire des ondes dans les élevages ne livre pas de vérité simple. Elle ne se résume pas à “tout va bien” ni à “tout est caché”. Elle met en face à face des veaux morts sans explication, des lignes haute tension et des éoliennes, des rapports prudents, des géobiologues, des lobbys, des ministères et des familles épuisées. Chacun peut laisser ces éléments travailler en lui. Chacun reste libre de regarder une installation électrique ou un parc éolien comme avant… ou de se demander ce qu’il manque encore à notre compréhension de ces ondes qui traversent silencieusement nos campagnes.