On parle beaucoup d’indépendance, de souveraineté, de “nouvelles relations” entre la France et l’Afrique. Mais au milieu de tous ces beaux discours, un objet survit tranquillement depuis 1945: le franc CFA. Cette monnaie, née en plein temps colonial, traverse les décennies sans vraiment changer de logique. Elle se renomme, elle se relooke, on promet sa fin. Pourtant, elle reste là, accrochée à l’euro, reliée au Trésor français, au cœur de la vie de millions de personnes en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.
Sur les plateaux télé européens, le sujet revient rarement. On entend parfois quelques minutes sur une réforme ou un sommet. Mais l’histoire longue du franc CFA, elle, reste souvent à l’ombre. Pourtant, des chercheurs, des économistes africains, des journalistes et des auteurs ont fouillé. Ils ont mis des dates, des chiffres, des archives, des témoignages sur ce que beaucoup appellent désormais une monnaie néocoloniale. Des essais comme celui publié sur Reset DOC parlent clairement d’une “monnaie hyper-coloniale”. Rien que le terme donne une idée du malaise.
1945: la naissance discrète d’une monnaie de contrôle
Pour comprendre le présent, il faut revenir à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1945, la France sort exsangue du conflit. Elle veut reconstruire, garder la main sur son empire, sécuriser ses approvisionnements. C’est dans ce contexte que naît le franc CFA. Un décret crée une nouvelle monnaie pour les territoires africains sous domination française. Le sigle signifie alors “Franc des Colonies Françaises d’Afrique”. Le décor est posé.
Officiellement, il s’agit de donner un cadre monétaire stable aux colonies. Officieusement, il s’agit aussi de garder un contrôle strict sur leurs économies. La revue de géopolitique Conflits rappelle comment cette monnaie permet à la France d’acheter des matières premières africaines à des conditions très favorables, en fixant elle-même la valeur de la monnaie utilisée dans ses territoires. L’essai de Reset DOC sur le franc CFA décrit cette période comme le moment où Paris installe un outil monétaire taillé pour prolonger l’empire sous une autre forme.
Dans les années 1960, les drapeaux changent. Les colonies deviennent indépendantes. Les textes officiels parlent de “coopération”. Pourtant, la zone franc reste là. Les accords monétaires se prolongent. Le sigle CFA change de sens sur le papier, mais pas vraiment dans le fond. On parle maintenant de “Franc de la Communauté Financière Africaine” à l’Ouest, et de “Franc de la Coopération Financière en Afrique Centrale”. La logique, elle, reste très proche de celle de 1945.
Réserves à Paris, parité fixe, garantie : comment le système tient
Pour voir comment le franc CFA fonctionne vraiment, il faut regarder ses trois gros piliers. D’abord, la question des réserves de change. Pendant des décennies, les pays de la zone CFA doivent déposer une partie importante de leurs réserves en devises sur un compte d’opérations logé au Trésor français. Historiquement, cette part atteint 50 %. Elle a ensuite diminué, mais le symbolique reste puissant. Une partie de la richesse extérieure des États africains transite par Paris.
Ensuite, la parité fixe. Le franc CFA est d’abord attaché au franc français, puis à l’euro. Cela signifie que les pays de la zone ne décident pas librement de la valeur de leur monnaie. Une dévaluation majeure, celle de 1994, frappe d’ailleurs brutalement les populations, alors que la décision naît en grande partie du côté français. Dans la review du livre Africa’s Last Colonial Currency publiée par Society & Space, les auteurs rappellent comment cette dévaluation double d’un coup le prix des importations pour les Africains, tout en rendant leurs exportations plus compétitives pour les acheteurs étrangers.
Enfin, la fameuse garantie de convertibilité. La France promet de garantir la convertibilité illimitée du franc CFA en euro. Sur le papier, cela rassure les investisseurs et offre une image de stabilité. Mais cette “garantie” a un prix politique. Elle donne à la France un droit de regard et une capacité d’influence sur la politique monétaire des pays concernés. Un article analytique sur Reset DOC résume ce cocktail en quatre handicaps pour les États africains : parité fixe, liberté totale de circulation des capitaux, centralisation des réserves, et dépendance à une puissance extérieure.
Officiellement, les défenseurs du système mettent en avant la stabilité des prix, l’absence d’hyperinflation et la facilité des échanges avec l’Europe. Officieusement, de nombreux économistes africains parlent d’un carcan monétaire, taillé pour assurer le confort des élites et la sécurité des multinationales, plutôt que la souveraineté des peuples. Une étude académique intitulée An Enduring Neocolonial Alliance: A History of the CFA Franc voit d’ailleurs le franc CFA comme une alliance néocoloniale durable entre Paris et les dirigeants de la zone franc.
Ce que les archives et les livres révèlent sans filtre
Tout cela ne vient pas de théories sorties de nulle part. Il existe des traces, des documents, des discussions officielles. Des historiens et des économistes ont passé des années à fouiller les archives et à analyser les accords. Des fonds de la Banque de France, du ministère des Finances, des dossiers sur la zone franc montrent que la logique de ce système se construit dans des bureaux bien loin des marchés africains.
Deux ouvrages reviennent souvent dans le débat contemporain. Le premier, signé Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, s’intitule L’arme invisible de la Françafrique (en anglais, Africa’s Last Colonial Currency). Il décrit en détail comment le franc CFA prolonge la dépendance coloniale sous une forme monétaire. La review publiée par Society & Space explique comment les auteurs démontent l’argument de la “simple coopération technique” et parlent ouvertement de monnaie coloniale.
Le second, analysé dans une note intitulée The CFA Franc Story, souligne à quel point le système monétaire C F A organise la dépendance. Cette note, accessible via le portail de l’université d’Helsinki, rappelle que la monnaie ne se résume jamais à un outil neutre. Elle reflète des rapports de force, des priorités, des intérêts. Dans le cas du franc CFA, ces intérêts se concentrent autour de la France, des élites politiques locales et de certains acteurs économiques bien placés.
De nombreux économistes africains ont pris la parole sur le sujet. Ndongo Samba Sylla, Kako Nubukpo, Felwine Sarr et d’autres décrivent le franc CFA comme un frein puissant à l’industrialisation, à la création de chaînes de valeur locales et à la possibilité de mener une politique monétaire adaptée aux réalités de chaque pays. Un article du Monde Afrique montre bien ce débat, en parlant d’un projet à la fois présenté comme une “semi-révolution” et dénoncé comme une “arnaque politique”.
Du franc CFA à l’Éco: vraie rupture ou simple relooking ?
En 2019, un grand coup d’annonce retentit. La France et plusieurs États d’Afrique de l’Ouest annoncent la fin du franc CFA dans la zone U E M O A, au profit d’une nouvelle monnaie appelée Éco. Le message officiel est clair: il s’agirait d’un tournant historique, d’une rupture symbolique avec le passé colonial. Beaucoup y voient alors une forme de victoire après des années de critiques.
En regardant de plus près, les choses deviennent moins simples. La réforme prévoit certes la suppression de l’obligation de déposer 50 % des réserves de change sur le compte d’opérations du Trésor français. Elle annonce la sortie des représentants français des organes de décision de la banque centrale régionale. Mais elle maintient la parité fixe avec l’euro et la garantie de convertibilité assurée par la France. Des notes comme celle de Clifford Chance sur la réforme du C F A en Afrique de l’Ouest ou l’analyse publiée par Société Générale Securities Services détaillent ces points techniques.
Une enquête d’Africanews parle d’“évolution d’une monnaie controversée” plutôt que de rupture nette. De nombreux économistes africains interrogés par Le Monde Afrique soulignent que l’on change peut-être d’étiquette, mais pas forcément d’architecture profonde. Certains parlent même de “rebranding néocolonial”: un nom nouveau pour un système qui reste largement encadré de l’extérieur.
En parallèle, des analyses stratégiques comme celle publiée sur The Geostrata replacent cette réforme dans une perspective plus large. Elles évoquent l’intérêt de la France à garder un rôle central dans la zone franc, pour sécuriser ses approvisionnements, faciliter l’accès de ses entreprises aux marchés africains et conserver un levier d’influence géopolitique. Là encore, la monnaie n’est pas neutre. Elle devient un outil de stratégie.
Et maintenant, que raconte cette histoire sur la souveraineté ?
Au bout du compte, l’histoire du franc CFA ne se résume pas à une querelle technique entre économistes. Elle touche à quelque chose de plus profond. Elle montre qu’une monnaie peut prolonger une relation de domination longtemps après la fin officielle d’un empire. Elle montre qu’une “stabilité” peut parfois servir davantage les intérêts de ceux qui contrôlent les règles que ceux qui vivent les conséquences au quotidien.
Cette histoire invite aussi à regarder les mots différemment. Quand on parle de “coopération”, de “garantie”, de “convergence”, il reste utile de se demander : qui décide vraiment ? Qui gagne quoi ? Qui perd quoi dans le silence ? Les archives, les ouvrages, les enquêtes existent. Elles donnent des clés pour sortir des slogans. À partir de là, chacun peut se demander ce que signifie, aujourd’hui, une vraie souveraineté monétaire pour les peuples africains.
Sources intégrées dans l’article: Reset DOC, Revue Conflits, Society & Space, Helda, Le Monde Afrique, Clifford Chance, Société Générale Securities Services, Africanews, The Geostrata.




