Compteur Linky: l’arme secrète d’un futur crédit social énergétique ?

Une petite ligne de 6,48 € sur la facture… et un gros malaise

Tu ouvres ta facture d’électricité, comme d’habitude, et tu tombes sur une ligne mystérieuse: « facturation additionnelle – absence de compteur évolué ».
Montant: 6,48 €. Pas énorme. Mais tu n’as rien demandé, tu n’as rien changé chez toi, et tu n’as surtout pas signé pour ça.

Depuis le 1er août 2025, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) a validé un système de frais réguliers pour les foyers qui n’ont pas de compteur Linky, même quand ils transmettent leurs index eux‑mêmes.
Sur son site, la CRE explique très calmement que ces 6,48 € tous les deux mois servent à couvrir les coûts supplémentaires liés à l’absence de compteur évolué, auxquels peuvent s’ajouter 4,14 € si tu ne communiques pas ton index ou ne prends pas rendez-vous de relève (fiche CRE).

Dit comme ça, ça a l’air technique, presque banal. Pourtant, pour des milliers de gens, cette facture ressemble surtout à un signal : « Tu refuses le boîtier jaune ? Tu vas le payer ».
Et c’est là que l’histoire commence vraiment, avec un avocat du barreau de Montpellier qui tire la sonnette d’alarme et parle carrément de « passe énergétique » et de contrôle social à distance.

Pour comprendre

D’où sort vraiment ce fichu compteur Linky ?

Pour comprendre l’angoisse autour de Linky, il faut revenir à la base. Officiellement, tout commence avec la modernisation du réseau électrique français.
L’idée paraît logique : remplacer les vieux compteurs par des compteurs communicants capables d’envoyer la consommation à distance, sans releveur, pour mieux gérer le réseau et faciliter la facturation.

Enedis, gestionnaire du réseau, reçoit mandat de l’État pour installer ces compteurs intelligents partout en France. Juridiquement, l’obligation pèse sur Enedis, pas sur toi en tant qu’usager.
Mais dans les faits, quand tu emménages aujourd’hui dans un logement, le boîtier jaune est déjà là, vissé au mur, et personne ne te demande ton avis. Tu arrives après la bataille.

Les fournisseurs d’énergie, eux, mettent en avant les bénéfices bien propres sur eux : factures plus précises, fin des estimations, suivi de conso, éventuelles économies d’énergie.
Sur des pages pédagogiques comme celle d’Engie, on retrouve ce discours lissé qui insiste sur le côté pratique et sur le fait que Linky ne serait pas « payant » en soi (explications d’Engie).

Sur le papier, ça semble presque cool. Sauf que, très vite, des questions arrivent : qui contrôle les données ? qui peut réduire ta puissance à distance ? que se passe‑t‑il si tu refuses ?
Et c’est là qu’on quitte le discours marketing pour entrer dans une zone beaucoup plus sombre, où il est question de pénalités, de délestages, de libertés publiques et de ce qu’un État peut faire quand il a un interrupteur numérique sur ta vie quotidienne.

Refuser Linky devient payant : le piège des petites pénalités

Pendant des années, des millions de foyers ont tenu bon. En gros, il reste environ 2 millions de « réfractaires » dont le vieux compteur est encore à l’intérieur du logement, donc difficile à changer sans leur accord.
Pour ces foyers, l’argument était simple : « On ne peut pas entrer de force chez moi, donc je garde mon compteur ». L’avocat montpelliérain le rappelle souvent dans ses vidéos et ses recours collectifs (recours collectif Linky).

Sauf que le système s’est adapté. D’abord, des frais ponctuels sont apparus pour ceux qui ne laissaient pas relever leur compteur. Puis la CRE a décidé de passer la seconde.
Sur son site, elle détaille la nouvelle mécanique : à partir de 2025, les utilisateurs non équipés d’un compteur évolué doivent payer 6,48 € tous les deux mois pour couvrir les coûts supplémentaires de gestion, avec, en prime, une majoration si les index ne sont pas fournis régulièrement (questions-réponses de la CRE).

Des cabinets d’avocats spécialisés en droit public racontent la même chose : des frais de relève résiduelle sont désormais systématisés pour les compteurs non communicants, même lorsque les usagers transmettent leur consommation, avec une montée en puissance prévue par le tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité (TURPE 7) (analyse d’un cabinet d’avocats).

L’avocat montpelliérain le résume très bien en vidéo : ce n’est pas le montant en lui‑même qui est le plus choquant, c’est la stratégie. « C’est assez cher pour embêter les gens, mais pas assez pour qu’ils attaquent seuls devant le Conseil d’État » (intervention de Me Guyon).
En clair, c’est le « pied dans la porte ». Tu refuses aujourd’hui ? On te fait payer un peu. Demain, on pourra augmenter sans que tu aies vraiment les moyens de te défendre, surtout si tu es isolé.

Petit à petit, le refus du compteur Linky risque de devenir un luxe réservé à ceux qui peuvent absorber ces frais sans sourciller. Et là, on ne parle plus seulement d’un choix technique, mais d’une vraie fracture entre ceux qui acceptent la surveillance pour rester dans le système, et ceux qui essaient de résister en payant le prix fort.

Surveillance, délestages, passe énergétique : jusqu’où ça peut aller ?

À ce stade, on pourrait encore croire à une simple histoire de sous. Pourtant, l’affaire va plus loin.
Ce qui fait vraiment peur à certains juristes et défenseurs des libertés, ce ne sont pas uniquement les 64 € par an, mais ce que permet techniquement ce compteur communicant.

Un compteur Linky mesure ta consommation de manière très fine. Avec les bonnes analyses, on peut savoir à quelle heure tu te lèves, combien de personnes vivent chez toi, quand tu pars en vacances, quels appareils tu utilises le plus.
Des sites d’information énergie eux‑mêmes reconnaissent que les données collectées sont très détaillées et qu’elles doivent être strictement encadrées pour éviter des dérives de type profilage massif (dossier sur l’obligation de Linky).

Pendant la crise énergétique liée au conflit en Ukraine, l’État a mis sur la table les mesures de délestage. En clair, couper ou réduire la puissance électrique dans certaines zones à certaines heures, pour soulager le réseau.
Techniquement, le combo « compteur communicant + pilotage centralisé » permet ce genre de manipulation ciblée. Et là, l’avocat fait le parallèle direct avec le pass sanitaire : c’est présenté comme temporaire et exceptionnel, mais l’outil reste en place.

Dans une de ses interventions, il décrit le scénario suivant : une chaîne jugée « dérangeante » par le pouvoir, des contenus trop critiques, et, du jour au lendemain, une puissance électrique réduite au strict minimum chez le journaliste ou le média concerné.
Tu veux lancer un live, allumer tes lumières et ton studio ? Disjoncteur symbolique, fin de l’émission. Techniquement, ce n’est pas de la science‑fiction. Et c’est là que certains parlent d’un embryon de crédit social énergétique.

On peut se dire que l’État français n’ira « jamais » jusque‑là. Mais des chercheurs qui travaillent sur la société de surveillance, comme Shoshana Zuboff dans son ouvrage sur le « capitalisme de surveillance », rappellent que dès qu’un outil de contrôle existe, il finit tôt ou tard par être utilisé au‑delà de ce qui était prévu au départ.
Mixe ça avec un compteur capable de moduler ta puissance à distance, et tu obtiens un levier très concret sur ta vie de tous les jours.

Petites victoires en justice et grosses questions

Heureusement, tout n’est pas à sens unique. Le droit résiste encore un peu.
Depuis plusieurs années, des personnes électrohypersensibles ont saisi la justice pour obtenir le retrait de Linky chez elles, au nom de leur santé.

En mai 2024, le tribunal judiciaire de Clermont‑Ferrand a par exemple reconnu qu’une plaignante électrohypersensible subissait un dommage imminent à cause des compteurs Linky installés chez elle.
L’ordonnance, publiée sur des bases juridiques comme Doctrine, explique que les certificats médicaux démontrent un risque sérieux, et que le principe de précaution impose de retirer les compteurs communicants dans ce cas précis (ordonnance de Clermont‑Ferrand).

Des associations comme le Collectif ACCAD recensent plusieurs décisions similaires : à Toulouse, à Clermont‑Ferrand, puis à Riom, des juridictions ont accordé un droit au compteur traditionnel pour certains malades.
Leur site parle même d’un début de construction d’un « droit au refus du Linky » pour les personnes électrohypersensibles, ce qui montre bien que tout n’est pas verrouillé sur le plan juridique (travaux du Collectif ACCAD).

En parallèle, des avocats comme David Guyon organisent des recours collectifs contre la facturation des 64 € par an. L’idée est simple : tout seul, personne n’a les moyens d’aller devant le Conseil d’État pour ce montant. À plusieurs milliers, ça change tout.
Son site détaille la stratégie : contester la délibération de la CRE, pointer les contradictions, et obliger les juges à se prononcer sur la légalité de ces pénalités (explication du recours).

Ce ne sont pas des victoires spectaculaires, mais ce sont des fissures dans le mur. Elles prouvent que le compteur Linky n’est pas hors de portée du droit.
Et elles montrent aussi que, sans contestation, les petites lignes de bas de facture et les petites options techniques peuvent, en quelques années, remodeler en profondeur l’équilibre entre confort, sécurité et libertés.

Et maintenant, qu’est‑ce qu’on fait de tout ça ?

Au final, l’histoire du compteur Linky ressemble un peu à un polar lent.
Au début, on te vend une innovation pratique. Puis arrivent les premières incohérences, les pénalités, les possibilités de délestage ciblé, les données ultra‑fines, les décisions de justice isolées, les recours collectifs, les discours sur le « passe énergétique ».

Est‑ce qu’on est face à un complot parfaitement organisé pour contrôler la population par l’énergie ? Ou devant une dérive technocratique, où chaque décision « rationnelle » finit, bout à bout, par créer un système inquiétant ?
Chacun se fera son idée. Mais une chose saute aux yeux : la technologie n’est jamais neutre quand elle s’invite au cœur de nos vies, surtout quand elle peut nous couper le courant ou nous facturer le moindre refus.

Entre les dossiers très sages de la CRE, les analyses des cabinets d’avocats, les témoignages des réfractaires et les décisions de tribunaux qui commencent à dire stop, on voit peu à peu le tableau se dessiner.
Il raconte une société qui hésite entre confort numérique et libertés fondamentales, entre gestion fine du réseau et tentation du contrôle.

Alors, peut‑être que la vraie question n’est pas seulement « Faut‑il accepter Linky ou le refuser ? ».
Peut‑être que la question qui dérange vraiment est plutôt: « Jusqu’où sommes‑nous prêts à laisser entrer ces outils dans nos maisons, nos factures et nos vies, sans regarder d’assez près ce qu’ils rendent possible demain ? »