Franc CFA: utile à qui, au juste ? Les vrais gagnants d’une monnaie sous tutelle

On présente souvent le franc CFA comme une vieille histoire technique. Une affaire de banquiers centraux, de traités, de “coopération monétaire”. Sur les plateaux télé, on résume tout en une phrase : stabilité, absence d’hyperinflation, facilité des échanges. Mais derrière ce discours très propre, une autre question grince de plus en plus fort: cette monnaie née dans un contexte colonial reste-t-elle vraiment au service des peuples africains… ou surtout au service d’autres intérêts ?

Ces dernières années, le débat autour du franc CFA s’est tendu. Des économistes, des étudiants, des mouvements citoyens parlent de “monnaie néocoloniale”. Des tribunes disent que le franc C F A concentre trop de colère pour que l’on garde le statu quo. Le journal Le Monde a même publié une tribune qui parle d’une monnaie “trop détestée pour qu’on s’en tienne au statu quo”. La question n’est donc plus seulement historique. Elle devient brûlante: le franc CFA, utile à qui finalement ?

Stabilité, inflation, commerce: l’argument officiel

Commençons par ce que disent les défenseurs du système. Selon eux, le franc CFA offre trois gros avantages. D’abord, une stabilité monétaire rare dans la région. Les pays de la zone C F A connaissent une inflation souvent plus faible que certains voisins, comme le Nigeria ou le Ghana. Un article d’analyse sobrement intitulé “The CFA Franc and the Question of Monetary Sovereignty” reconnaît cette réalité : le C F A a longtemps protégé contre les dérapages monétaires extrêmes.

Ensuite, la monnaie facilite les échanges. La parité fixe avec l’euro rassure les investisseurs. Les entreprises étrangères peuvent calculer leurs coûts plus facilement. Elles savent qu’elles ne se réveilleront pas avec une dévaluation surprise qui efface leurs profits en une nuit. Enfin, cette stabilité monétaire permet aux États de la zone d’emprunter à des conditions parfois plus favorables, parce que les marchés perçoivent un risque moindre. Sur le papier, le tableau paraît séduisant.

Pour beaucoup d’hommes d’affaires, ce trio stabilité–faible inflation–convertibilité automatique du franc CFA en euro représente un confort concret. Certain·es admettent même qu’ils ne veulent pas prendre le risque d’une monnaie pleinement indépendante. Dans ce sens, l’article “Is the CFA franc a geopolitical anomaly?” publié par l’INSEEC souligne que la stabilité reste l’argument le plus souvent mis en avant par les défenseurs du système.

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France, élites, investisseurs: les grands gagnants

Mais derrière ce récit lisse, une autre lecture s’impose. Elle demande une question simple : qui profite le plus de cette stabilité ? Et surtout, qui en paie le coût caché ? Quand on lit certains travaux de géopolitique, la réponse devient moins confortable. L’analyse publiée par The Geostrata parle carrément de “grand strategy” française à travers le C F A. Elle décrit un système où la France garde un accès privilégié à des marchés et à des matières premières, tout en offrant à ses entreprises un environnement monétaire sécurisé.

Concrètement, cette stabilité sert d’abord ceux qui possèdent du capital. Les grandes entreprises françaises, mais pas seulement, bénéficient d’un système où elles investissent dans des pays africains dont la monnaie reste arrimée à l’euro et garantie par la France. Elles peuvent rapatrier librement leurs profits. Elles ne subissent presque jamais de contrôle des capitaux. Le texte de Geostrata souligne aussi un point sensible: le CFA contribue à maintenir une sphère d’influence française en Afrique, alors même que d’autres puissances (Chine, Turquie, Russie, pays du Golfe) avancent leurs pions.

Il ne faut pas oublier certains acteurs locaux. Des élites politiques et économiques africaines trouvent aussi leur compte dans ce système. La revue scientifique “The Franc CFA and the Bank of Central African States” rappelle que les élites bien connectées peuvent placer leurs avoirs plus facilement à l’étranger, sécuriser leur patrimoine en CFA, et profiter d’un environnement monétaire qui sert les importateurs et les rentiers.

Dans cette configuration, les grands gagnants sont clairs: la France comme puissance, les multinationales qui veulent un terrain stable, et les élites africaines qui naviguent comfortably dans ce cadre. La question qui reste en suspens devient alors évidente: et les populations dans tout ça ?

Pour les peuples: ce que la stabilité cache

C’est là que le discours officiel commence à se fissurer. Une monnaie peut être stable… tout en étouffant d’autres dimensions de l’économie. Quand la devise reste arrimée à une monnaie forte comme l’euro, les pays qui utilisent le franc CFA se retrouvent souvent avec une monnaie trop chère pour leurs réalités économiques. Cela rend leurs exportations moins compétitives, surtout quand ils veulent vendre autre chose que des matières premières brutes.

À l’inverse, les produits importés depuis l’Europe deviennent relativement plus abordables. Résultat: on favorise les importations de produits transformés étrangers, au détriment de la production locale. Une note de Société Générale Securities Services explique comment cette parité fixe et cette convertibilité permanente facilitent les opérations des acteurs financiers, mais compliquent la vie des économies qui veulent se diversifier et s’industrialiser.

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Des analyses comme “The CFA Franc and the Question of Monetary Sovereignty” résument bien cette tension. Elles expliquent que les pays de la zone perdent un levier clé de politique économique. Ils ne peuvent pas ajuster leur monnaie pour soutenir leurs exportations, réagir à un choc externe, ou orienter leur développement selon leurs priorités. Leur souveraineté monétaire se trouve réduite. Certains parlent d’ailleurs d’une forme de “taxe invisible” sur les exportations africaines, et de “subvention cachée” pour les importations européennes.

Sur le terrain, cela se traduit par des économies très dépendantes des matières premières, avec peu d’industries qui transforment localement. Des millions de jeunes se retrouvent dans des pays où la monnaie reste “bien tenue”, mais où l’emploi productif se fait rare. C’est ce décalage entre stabilité statistique et frustration quotidienne qui alimente la détestation du franc CFA dans une partie de la jeunesse africaine.

Éco: sortie de crise ou avatar du même système ?

Face à cette colère grandissante, une réforme arrive. En 2019, la France et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest annoncent la transformation du franc CFA de l’U E M O A en une monnaie appelée Éco. Au moment de l’annonce, beaucoup de médias parlent d’une “fin du C F A”. L’émotion est forte. Certains célèbrent une rupture historique. D’autres se méfient déjà.

Les textes de la réforme apportent des changements importants sur le papier. Une note du cabinet Clifford Chance et l’article de Africanews rappellent quelques points clés. Le dépôt obligatoire de 50 % des réserves de change au Trésor français devrait disparaître. Les représentants français doivent sortir des instances de décision de la banque centrale ouest-africaine. Le discours officiel insiste sur une modernisation, une “africanisation” de la gouvernance monétaire.

Mais quand on regarde en détail, une question revient: la parité fixe avec l’euro reste-t-elle ? La garantie française reste-t-elle ? Beaucoup d’analystes notent que oui, ces éléments centraux demeurent. Un symposium publié sur AfronomicsLaw résume très bien les doutes. Plusieurs auteurs y voient le risque d’un simple “avatar” du C F A : même logique profonde, nouvelle étiquette.

En parallèle, des pays comme le Mali, le Burkina Faso ou le Niger débattent ouvertement d’une sortie pure et simple de la zone C F A. Un reportage d’Al Jazeera montre comment ce débat se mêle à une remise en cause plus vaste des liens avec la France. Autrement dit, l’Éco ne suffit pas forcément à éteindre le feu. Pour certains, il ressemble plus à une tentative de calmer la colère qu’à une refonte totale du système.

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Souveraineté monétaire: les questions qui dérangent encore

Au final, la question “le franc CFA est-il utile ?” n’a pas de réponse simple. Tout dépend de qui on regarde. Pour les investisseurs étrangers, pour certaines élites, pour la France qui y voit un outil stratégique, la réponse reste largement oui. Pour des millions de jeunes Africains qui ne voient ni emploi stable ni transformation profonde de leurs économies, la réponse ressemble de plus en plus à un non.

Une chose paraît claire : une monnaie ne joue jamais un rôle neutre. Elle sert toujours des priorités, des équilibres, des intérêts. Dans le cas du franc CFA et de l’Éco, la question centrale reste alors la suivante : qui tient vraiment le volant ? Les peuples concernés, ou une alliance d’intérêts entre une ancienne puissance coloniale, des investisseurs et des élites locales ?

Cette histoire ouvre finalement un espace de réflexion plus large. Elle invite à se demander ce que signifie concrètement la souveraineté à l’ère des dépendances financières et des héritages coloniaux. Elle rappelle aussi qu’un débat monétaire n’est jamais seulement une affaire de chiffres. C’est une affaire de dignité, de choix collectifs et de capacité à décider pour soi-même. À partir de là, chacun peut explorer les sources, lire les auteurs africains, écouter les économistes et se faire sa propre idée. Mais une chose reste difficile à éviter: dès qu’on regarde le franc C F A de près, on comprend vite que la question “utile à qui ?” mérite plus qu’une réponse automatique.

Sources intégrées dans l’article: Le Monde, Cainz.org, SCIRP, The Geostrata, Société Générale Securities Services, Clifford Chance, Africanews, AfronomicsLaw, Al Jazeera, BBC, INSEEC.